Clos
du Mont
ou Ferme des Artistes
Situé sur la falaise d'Amont en face des aiguilles
d'Etretat ce clos était le plus grand d'Etretat. Une bute
surmontée de haies et d'arbres entoure le clos le protégeant des
vents d'hiver et créant un espace intime.
Au bout d'un
chemin qui semble se perdre sur la falaise on découvre une
forteresse
de verdure d'où émergent quelques toits.
Les bâtiments de la ferme sont répartis en carré
autour d'un pré intérieur de 100m x 100m.
Presque tous les
peintres impressionniste, grands ou petits sont passés par cette
ferme. Pour cette
raison les "gens d'en bas" appellent encore ce lieu
"ferme des artistes" car on avait raillé, et jalousé, le
fermier qui en tirait profit.
La maison de maître, comme toutes celles du pays, tourne le
dos à une mer d'où venaient tous les malheurs. Les fermiers
travaillaient dur pour vivre de leur terre et ne
s’intéressaient ni à la peinture, ni aux scènes de genre et le
mot tourisme ne leur évoquait rien.
En hiver, par les
fenêtres arrières, à travers les branches dénudées on appercoit
la mer qui se mêle au ciel.
La barrière d'arbres
autour de l'enclos est essentiellement constituée d'érables-sycomores, de
pins d'Autriche ( non feuillus, introduit au 19 ème
dont le seul mérite est de pousser rapidement) de hêtre et
de fresnes. Les ormes qui composaient le fossé ont presque tous disparus du fait de la graphiose.
L'isolat permet d'en avoir encore quelques uns. Un gros
orme intact protège la face Nord des maisons
La maison principale est faite
de pierre de Caen et de galets
équarris, cet appareillage était réservé aux maisons de maître. Les maison
de pêcheurs et les bâtiments
agricoles sont faits de bandes
de briques et de silex tels qu'on peut les voir en ville et dans
toute la campagne.
A la fin du 19ème siècle Etretat devint,
grâce au train, la station balnéaire la plus proche de Paris. Les
originaux débutèrent les bains de mer et le village devint un
endroit à la mode où se regroupèrent un certain nombre de
familles bourgeoises. Beaucoup construisirent, un peu trop
rapidement, sur les flancs de la vallée de belles demeures estivales souvent
de qualité médiocre.
Cette bourgeoisie achetait
des peintures à des artistes qui, pour leur privé, préféraient un
environnement moins luxueux ils hébergeaient chez les gens modestes et se
regroupaient souvent à la ferme. Ainsi Corot, Monet, Jonkind, Boudin
et beaucoup d'autres vinrent ici peindre, vendre et se rencontrer.
Entre deux séjours de ces messieurs le fermier gardait
leur matériel de peinture. La rumeur voulait qu'il
fournit abondamment la boisson et qu'il loua des chambres pour des
activités parfois répréhensibles.
Le
clos possédait une marre
( maintenant comblée pour satisfaire aux règlementations contradictoires ) Elle reflétait les
arbres et les bâtiments, offrant aux peintres des scènes bucoliques
où ils se mettaient en compétition. Le genre se vendait bien.
Ces toiles apparaissent parfois encore dans des ventes aux
enchères.
L'invention du tube de plomb qui permettait d'emporter la couleur hors des ateliers révolutionna la peinture en permettant aux artistes de se mettre au contact direct de la nature. Le mouvement impressionniste apparut entre le Havre, Saint Adresse et Etretat.
Monet a peint "la pie" juste devant la barrière sud du clos.
Maupassant écrivit plusieurs nouvelles sur cette partie du pays de Caux. Deux nouvelles auraient été inspirées par la ferme: "Un fille de ferme" et "Miss Harriet".
Après
la 1ère guerre un nouveau fermier se cantonna à l'activité
agricole et repoussa tous ceux qui pensaient y trouver des
distractions. Il tirait en l'air sur les promeneurs et autres buveurs de
lait...Le goût du secret et le caractère fermé des cauchois
s’accommodait bien avec l'enfermement des clos créant un univers
psychologique et social qui a disparu. Dans son clos le fermier
considérait qu'il avait tous les droits.
Après la 2ème guerre le maire dut monter rappeler au fermier qu'il devait changer un peu ses rapports avec son personnel.
Pendant la seconde guerre mondiale la ferme fut occupée par
les Allemands (En fait des ukrainiens ) Ils creusèrent des abris souterrains pour se protéger
des bombes alliées, mais il n'y eut aucun bombardement.
La disposition des clos est d'origine Danoise moitié écologique,
moitié militaire, telle qu'on en trouve encore au Danemark et dans le
Kent. Cette disposition des bâtiments est spécifiquement nordique, très
différente
du regroupement défensif habituel des villages français. L'habitat
dispersé dans le clos permettait de limiter les incendies.
Sur la falaise la pluie s'enfonce rapidement le long des failles karstiques et des clivages calcaires. L'eau des toits est stockée dans une citerne (celle où Miss Hariett termina ses jours...) Ceci était un luxe, car dans la plupart des fermes la petite bonne devait se lever tôt le matin pour recueillir l'eau domestique à la surface de la marre avant que les bêtes ne viennent la troubler.
Comme l'eau était impure pour la boire on la mélangeait pour moitié avec du cidre: " la besson". Pour la même raison qu'on trouve aujourd'hui étrange on désinfectait tout avec du calvados, café, gâteaux et même les biberons, dit on.
C'est
dire l'importance du verger qui couvrait toute la cour. Le
cidre y était très "brut" car tout pousse plus
tardivement qu'en bas et, à maturité, les pommes sont peu chargée
en fructose. On ne manquait pas de railler le cidre du fermier qu'on
assimilait aux "barbouillages" des peintres. Les pommes étaient
broyées avec une meule actionnée par un "manège" à un ou plusieurs
chevaux.
Le
rez de chaussée des fermes Normandes est resté en terre battue
jusqu'après guerre. Puis sont apparu des carrelages d'Artois, bon
marchés mais de piètre qualité, nous en avons
conservé dans une pièce.
Sauf la cuisine, le rez de chaussé n'était
pas utilisé par les habitants, ils dormaient à l'étage, réchauffés
d'en bas par les bêtes et protégés du froid par le foin entassé
sous les toits. L'aménagement moderne des rez de chaussée et des greniers pour des
usages d'habitation n'est pas du tout écologique.
Le
clos est placé dans un petite dépression ce qui accroît encore sa
protection. Une
lame de terre arable extrêmement fertile la traverse,
tout y pousse facilement. Au début d'Avril la nature renaît, et en
Mai tout explose. On comprend mieux pourquoi les peintres
s'attachèrent à cet ensemble esthétique et écologique situé dans
un des lieux les plus touristiques de France.